La famille Montez avait décidé de passer les vacances d'été sur une petite île d'Islande, au beau milieu de l'Océan Atlantique. Mme. et M. Montez venaient de partir en croisière et devaient revenir dans exactement une semaine.
Vanessa, l'aînée, était censée veiller sur ses s½urs, mais le mieux qu'elle trouvait à faire sur cette île coupée du monde – exceptée des habitants bronzés qui se baignaient dans l'océan vingt-quatre heures sur vingt-quatre – c'était de se faire bronzer sur la terrasse en regardant les garçons qui s'y baignaient. Elle n'avait aucune idée de l'endroit où étaient ses s½urs et, de toute façon, cette question ne lui frôla même pas l'esprit tellement elle n'en avait rien à faire.
« Mignon, celui-là, mais il a une moustache... Et lui ? Un peu trop grand... Quel maigrichon lui alors ! »
Rien de mieux que de critiquer les autres.
Un cri par de-là les bois la fit sursauter. Sur ses pieds, elle lança des regards affolés dans tous les sens.
- Chloé ! héla-t-elle. Oh, quelles idiotes, pas moyen d'être tranquille ici ?
Elle se dirigea vers l'entrée de la forêt. Des pas précipités se rapprochaient d'elle.
- Vous n'avez pas fini de courir partout ? s'écria-t-elle à la forêt en mouvement. Vous allez finir par tomber et vous casser quelque chose !
Les bruits de feuillage s'estompèrent.
- Wouah, vous m'avez écouté, c'est une première !
Silence.
- Bon, ça va, sortez de là !
Aucune réponse. Elle commençait à se sentir observée.
- Il y a quelqu'un ? s'étonna-t-elle.
Perplexe, elle avança d'un pas.
- YAAAAH ! hurla Isabella en sortant d'un bond de derrière un buisson.
- AAAAH !
Vanessa fit un pas en arrière, trébucha et tomba à la renverse. Isabella éclata de rire.
- Ah, t'aurais dû voir ta tête ! se moqua-t-elle.
- Toi ! s'indigna Vanessa avec répugnance. Tu vas me le payer !
Isabella changea soudainement d'expression. Elle adorait les défis et encore plus les menaces. Vanessa fronça les sourcils sous l'air défiant de sa s½ur.
- Où est Chloé ? C'est elle qui a crié ?
- On jouait à cache-cache et on a fini justement ! dit Isabella.
- Je t'ai demandé deux choses simples et tu n'as répondu à aucune d'elles.
- Je sais pas où elle est et je l'ai pas entendu crier.
- Comment ça, tu sais pas où elle est ? Tu as dit que vous jouiez à cache-cache !
- Bah justement ! Je dois la retrouver !
- Alors qu'est-ce que tu fais ici ?
- Le meilleur moment de ce jeu, c'est lorsque, en réalité, tu ne vas pas chercher l'autre et tu la laisses attendre toute seule pendant des heures.
- Mais va la chercher, mon dieu Seigneur !
- M'tente plus de jouer.
- Et tu vas la laisser comme ça ?
- Elle va finir par avoir envie de pipi de toute façon.
- Quoi ?
- Bah c'est vrai ! C'est un jeu pissant, ce truc.
- Et tu dis ça sans... Ah, laisse tomber. Et va la chercher !
- Non, je n'ai plus envie.
- J'y vais, alors ! ronchonna Vanessa.
- Tu ne tiendras pas deux minutes dans cette forêt toute seule.
- C'est ce que tu crois ?
Ramassant son courage, elle mit un pied dans la forêt, puis deux.
« Ce n'est pas si difficile » pensa-t-elle.
Un énorme insecte vola juste devant ses yeux et atterrit sur son nez.
- AAAH ! hurla-t-elle avant de ressortir en courant et en agitant les bras dans tous les sens.
- Wouah, vingt secondes !
Vanessa lui lança un regard maussade.
- Bon, allez, Ness, je viens avec toi.
- Je vais changer de souliers, avant.
- Très bien, soupira Isabella.
Elle rentra dans le chalet et en ressortit quelques minutes plus tard avec une paire de souliers de course rose.
- Ce sont des souliers de l'an passé, précisa-t-elle à sa s½ur qui s'en fichait comme l'an neuf. Ça m'est bien égal si je les salis, je ne les aime plus vraiment et puis je les ai déjà mis quatre fois cet été, c'est un peu trop, non ?
Isabella leva les yeux au ciel.
« Ce qu'elle peut se croire intéressante ! » pensa-t-elle amèrement.
- Bon, tu as fini ? Ou alors tu vas aussi me dire que tu as besoin de changer de sous-vêtements ?
- Non, mais de quoi je me mêle ?
- C'est toi qui a commencé à m'en parler, je te signale !
- On doit aller chercher Chloé, trancha-t-elle sèchement. Euh... vas-y d'abord, je te suis.
La tête haute, Isabella entra d'un pas assuré dans la forêt. Vanessa la suivit avec grande difficulté.
- Tu sais où elle a pu se cacher ?
- Non.
- Tu crois que tu sais où on est ?
- On vient d'entrer, bien sûr que je le sais.
- Alors on ne se perdra pas ?
- Tais-toi, tu m'énerves.
Isabella s'arrêta après un moment.
- Quoi ? s'étonna Vanessa.
- Viens !
Elle courut derrière un arbre, au loin.
- Non, mais... attends !
Vanessa essaya tant bien que mal de la rattraper, mais il n'y avait plus personne derrière l'arbre.
- C'est pas drôle, Isa, montre-toi !
Une branche craqua derrière elle. Terrifiée, elle tourna lentement la tête.
- Isa ?
Elle faillit s'évanouir en apercevant ce qui ressemblait à un ours. Non, c'était ours.
« C'est pas vrai, y'a un ours dans cette forêt ? Et s'il avait dévoré Chloé ? Et ensuite Isa ? Non, mais c'est une blague ! »
Elle se mit la main devant la bouche pour ne pas crier. Il fallait qu'elle réfléchisse.
« Un ours brun. Il faut que je fasse la morte pour m'en débarrasser ! Ou c'étaient seulement avec les ours noirs ? »
Elle recula de quelques pas. Soudain, sa cheville se prit dans une racine et elle chancela. Un cri sortit de sa bouche et l'ours se retourna vers elle. Horrifiée, elle allait se remettre à crier, mais une main l'empoigna par la taille et la fit entrer dans un arbre creux.
- C'est moi que tu traites d'idiote, cette fois ?
C'était Isabella.
- C'est toi qui est partie.
- C'est toi qui ne sait pas courir, et puis tu ne fais que trébucher !
- Il y avait un ours !
- Je sais. Chut.
Des voix à l'extérieur se firent entendre.
- Tu l'aimes bien ? demanda une voix de garçon.
- Oui, il est génial !! répondit une fille.
- CHLOÉ ! hurla Isabella.
Elles sortirent précipitamment de l'arbre.
- Chloé ! s'écria Vanessa en la voyant devant un garçon, tout près de l'arbre.
- Ah, salut Ness, salut Isa !
- T'étais pas censée aller te cacher ? lui reprocha Isabella qui, elle-même, était censée la chercher.
- J'étais cachée, et après j'ai vu Willy !
- Willy ? s'étonna Isabella.
« Quel nom dégueulasse ! »
- C'est toi, Willy ? demanda Vanessa au garçon noir qui avait une énorme cicatrice recouvrant la moitié de son visage.
- Non, mais je suis Ian. Willy, c'est mon ours.
- Un ours ? s'étonnèrent Vanessa et Isabella d'une même voix, incrédules.
- Oui, un ours de compagnie.
- Clo, on rentre, dit Vanessa, pas très rassurée.
- Ah, d'accord. Au revoir, Ian !
- À un de ses jours, Chloé !
Sur le chemin du retour, Vanessa demanda :
- Comment tu l'as rencontré ?
- J'étais cachée et j'attendais, mais Isa ne venait pas. Alors je me suis levée, parce que j'avais mal aux jambes à force de rester à genoux, et là j'ai vu Willy ! J'ai eu peur au début, mais Ian est arrivé et il m'a dit que Willy était gentil et qu'il ne faisait pas de mal aux humains.
- Écoute, Clo, tu ne peux pas être amie avec un type qui a un ours comme animal de compagnie ! s'indigna-t-elle.
- Pourquoi ?
- Je ne veux pas que tu le revois, il ne me dit rien de bon.
- Tu ne le connais même pas !
- Et toi non plus !
Chloé croisa les bras.
- Mais c'est mon ami.
- Il s'appelle Willy, son ours ? marmonna Isabella. C'est un nom de baleine !
Chloé pouffa de rire.
- Où est-ce qu'il habite ? demanda Vanessa.
- Dans le village avec sa famille.
- Je ne l'aime pas, ce gars. Et il te dit que son ours est inoffensif ? T'as pas vu la cicatrice qu'il a ? C'est son ours qui le lui a fait, c'est sûr.
- Ça m'est égal. Willy ne me fera jamais ça.
- Clo, j'ai dit non.
Elles sortirent enfin de la forêt et rentrèrent chez elles, épuisées. Elles s'étendirent toutes dans le salon et allumèrent la télévision.
- Quelle journée, soupira Vanessa. Un ours de compagnie, vous imaginez ? On aura tout vu.
- Demain, journée magasinage, hein ?
- Ouais, super ! affirma Chloé.
- Bon, d'accord.
Vanessa n'aurait jamais songé que la journée qui suivrait celle-ci allait être mille fois pire en péripéties...